Partager l'article ! L'article 20 de la Constitution ou l'insoutenable légèreté du devoir-être: Dans son célèbre roman, Milan Kundera désigne sous l’expressi ...

Dans son célèbre roman, Milan Kundera désigne sous l’expression d’insoutenable légèreté de l’être le malaise qu’inspire, par la négation, le mythe de l’éternel retour : s’il est impossible que les choses de la vie se répètent à l’infini, alors ces choses, tout aussi éphémères les unes que les autres, bénéficient toutes de la circonstance atténuante de leur fugacité. En leur ôtant toute gravité, l’impossibilité de leur retour génère un monde cynique dans lequel le temps pardonne tout, c’est-à-dire un monde dont la légèreté, plus que paradoxalement, signe en même temps sa pesante immoralité. Mais il en va de l’être, contre l’insoutenable légèreté duquel seule la mémoire peut agir utilement, comme du devoir-être, pourtant réputé mettre la communauté, en vertu de la vocation régulatrice du droit dont Maurice Hauriou avait su rendre compte, à l’abri de la fuyante finitude du cours des choses. Il en va ainsi du droit quand celui-ci se trouve mobilisé, en particulier dans le domaine constitutionnel, pour donner aux faits une caution qui leur fait défaut dans les textes. Il s’agit alors de mettre le droit en accord avec les faits comme semble s’apprêter à le suggérer le comité Balladur sur la modernisation et la réforme des institutions de la Vème République.
Pour s’en tenir, d’après les premières informations dévoilées par la presse (Le Monde, 14 et 15 octobre 2007) à ce qui se présente comme la proposition phare du comité, le sort de l’article 20 de la Constitution, aux termes duquel « le gouvernement détermine et conduit la politique de la nation », devrait devenir, à très court terme, le parfait symbole de cette commode plasticité du droit. Les sages recommanderaient au législateur constitutionnel de le reformuler ainsi : « le président de la République définit la politique de la nation. Le gouvernement la met en œuvre ». En un trait de plume, qui certes et fort légitimement, ne pourra faire l’économie de l’épreuve d’une procédure constituante dont la lourdeur garantit à la Constitution une rigidité destinée à amortir les effets de cette trop commode plasticité juridique, le présidentialisme engendré par les faits se trouvera honoré par le droit. Un présidentialisme ponctué, il est vrai, par des périodes de cohabitation mais chacun sait que ces occurrences de parlementarisme qui ont permis au texte, par trois fois, de retrouver son intelligence avec les faits, ont été érigées en chimères par la réforme du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral. Il est vrai que des contre-pouvoirs sont annoncés pour accompagner cette adaptation juridique à ce que dessinent les faits mais il ne s’agit pas ici d’émettre, au regard des standards qu’exige une société démocratique, un jugement sur la qualité morale d’une révision constitutionnelle qui entame sa gestation. Il s’agit tout simplement de montrer que la philosophie dont s’inspire la législation constitutionnelle contemporaine, particulièrement en France depuis le début des années quatre-vingt dix, prend une tournure qui fait perdre au droit l’autonomie à laquelle il aspire en tant qu’étalon à l’aune duquel sont censés être appréciés les comportements de la vie, fût-elle politique.
Au cœur des années quatre-vingt-dix, bien des révisions furent déclenchées dans le seul souci de régulariser des projets législatifs ou
conventionnels dont l’inconstitutionnalité fut tantôt révélée par le Conseil constitutionnel tantôt pressentie par la majorité gouvernementale elle-même qui devait alors solliciter, comme ce fut
le cas pour le statut de la Nouvelle-Calédonie, la complicité d’une majorité congressionnelle. Il fallait alors, par petites touches successives, jouer avec la Constitution pour donner raison au
législateur. Aujourd’hui, dans une perspective plus profonde qui donne à l’opération les contours solennels d’un bilan tiré sur cinquante années de mœurs politiques, il s’agit d’utiliser la même
voie pour effacer leur décalage avec le texte et pour donner, chemin faisant, raison aux faits. D’inspiration légicentriste ou réaliste, qu’elle fasse entendre la raison du législateur ou celle
des faits, la démarche constituante traduit maintenant étrangement cette pesante légèreté d’un instrument juridique gagné par l’utilitarisme.
Alexandre Viala
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La versatilité du droit en fonction des intérêts de ceux qui le produisent est certes, de plus en plus palpable. Séloignant, donc, du modèle de Hauriou où le droit guidait la conduite de ses sujets, les hommes font du droit le serviteur de leurs intérêts immédiats. Cest dailleurs sur limmédiateté quil faut insister, je pense. Car derrière la versatilité du droit, ou la « légèreté du devoir-être », se dessine plus certainement la versatilité des ambitions et des intérêts de ceux qui gouvernent. Lexemple de Sarkozy est significatif. Comme il considère que le président doit être suractif, il modifie (ou fait modifier) la Constitution dans ce sens, alors que ses prédécesseurs sétaient parfaitement accommodés du costume taillé par de Gaulle Ladaptation du droit à la volonté « fugace » dun dirigeant est alors évidente.
Toutefois, est-il véritablement possible den conclure que le devoir-être devient « insoutenablement » léger ? Premièrement, est-ce vraiment insoutenable ? Pour qui, pour quoi ? Les français estiment-ils le texte constitutionnel insoutenablement violé, lorsquun homme politique, fraîchement élu, décide de ladapter à ses objectifs de campagne ? A priori non, car la volonté de changement était, elle aussi, effectivement palpable dans les attentes du peuple, dépositaire de la Constitution. La « légèreté du devoir-être » nest ainsi par encore insoutenable car celui qui la provoque (Sarkozy) bénéficie, encore, dune forte attente de changement dans lopinion. Par contre, les révisions de la Constitution en fin de mandat, dans un esprit de fin de règne, expriment à ce titre, davantage le piétinement du texte en fonction dune volonté isolé, et rendent pour le coup, la légèreté du devoir-être face à lêtre assurément insoutenable.
Par suite, est-il sûr que le devoir-être devienne léger ? Le droit est-il fondamentalement reléguable derrière les faits quil commande ? Ne bénéficie-t-il pas, au contraire, dune présomption déternité ? Toute la question est celle de savoir quelle est la nature de la norme juridique. Considérer que ce que dit le droit doit avoir une certaine permanence temporelle, cest postuler lidée selon laquelle lordre juridique doit, par les valeurs quil véhicule, rester stable et conserver lesdites valeurs. Cest une position qui a tendance à réifier le contenu du droit au nom dune certaine objectivité axiologique. Cest en quelque sorte un jusnaturalisme. Le contenu du droit ne peut donc être éternel, sans déposséder son dépositaire de ses propres attributions.
En revanche, la véritable nature du droit comme devoir-être demeure inébranlée face aux soubresauts des aléas de la vie politique. Cette véritable nature est la texture du devoir être et la fonction quil occupe dans lorganisation sociale. La texture du devoir être est par essence vide de contenu puisquelle ne constitue quune fiction prescriptive à partir de laquelle on impute une obligation de faire ou de sabstenir. Ce formalisme constitue la promesse de léternité du devoir-être dans la mesure où, selon Kant, le principe de la loi est consubstantiel à lhumanité. Cest ainsi dans la raison que sied le principe du devoir-être, que nulle autorité, nulle fugacité présidentielle ou insoutenable factualité ne saurait déloger. La fonction du devoir-être, au-delà de lorganisation sociale et politique, est dimprimer la spécificité de lhomme face à la nature. Le devoir-être est alors lexpression de la liberté humaine et de son émancipation naturelle. Cette assimilation moderne et subjectiviste de la liberté au droit, est ainsi lautre garantie de son éternité.
En conclusion, il est possible de répondre à Alexandre Viala que si la Constitution est effectivement prise à la légère, le devoir-être demeure quant à lui, comme objet préexistant dans la conscience humaine, éternel.
Simon de Charentenay
Cela dit, je suis bien loin de céder aux sirènes de lessentialisme et le conservatisme de Leo Strauss nest pas mon modèle de pensée ni de comportement. Si je tiens à lécart entre lidéal et le réel, entre le devoir-être et lêtre, ce nest pas en implorant, comme dans la tradition jusnaturaliste, limmutabilité dun étalon moral. Il ny a pas un esprit de la Vème République ! Jaffirme tout bonnement que le devoir-être est léger car il est par définition transgressable. Il est léger ; il est même inexistant car il nest que la signification dénoncés qui portent sur ce qui doit être, cest-à-dire sur ce qui nest pas. Lécart entre lêtre et le devoir-être dont la Vème République est une parfaite illustration honore dailleurs cette légèreté du droit qui est elle-même, cest vrai, le meilleur témoignage de la liberté humaine. Capable de cet écart, lhomme na jamais vécu dans ce monde clos quavaient imaginé les Anciens où les choses devraient se dérouler selon un programme prédéterminé et finalisé. Il serait dailleurs parfaitement inutile de faire des lois si lon savait pertinemment que ce quil adviendra sera conforme à ce qui doit être. Si les lois juridiques néchappaient pas, dans le meilleur des mondes possibles imaginés par les doctrines du droit naturel, au déterminisme dont relèvent les lois naturelles, « lactivité du législateur, a fait remarquer un jour Kelsen, ne serait plus quune tentative, dénuée de sens, déclairer artificiellement en plein soleil ». Je me réjouis donc de cet écart mais simplement pour dire quil est préférable den rester là. Car la démarche consistant à écrire le droit à dessein de le mettre au diapason du fait, comme suggèrent de le faire les sages du comité Balladur, me semble se présenter, de la part de leurs auteurs, comme laveu implicite du malaise quils éprouvent devant cette légèreté du devoir-être. Ce sont eux qui la tiennent pour insoutenable. Tout se passe comme sil était dérangeant quun tel écart demeure de sorte quaussi paradoxal que cela puisse paraître, pareille démarche qui saffiche sous les couleurs du cynisme, trahit en réalité létrange et naïf désir que règne un monde dharmonie et de fusion entre ce qui est prévu et ce qui est vécu. Elle est même et finalement étrangère aux convictions du réaliste pour qui lécart nexiste pas dans la mesure où les énoncés nayant aucune signification objective, le devoir-être ne montre jamais sa face quau seul moment de sa concrétisation. Auditionné par le comité Balladur, Jean-Louis Debré a dailleurs mis en garde contre la tentation de clarifier les choses sous la forme dune réécriture de larticle 20 de la Constitution. Cela présenterait à ses yeux le risque de sacrifier sur lautel dun désir chimérique de cohérence, lune des plus belles vertus de la Vème République qui lui a permis notamment de survivre à la cohabitation : sa souplesse.