La forte participation témoignerait-t-elle d’un attachement des citoyens envers les institutions ?

Publié le par Webmaster

Le 6 mai, comme le 22 avril, 84 % des électeurs se sont déplacés pour désigner le 6ème Président de la Vème République. Un taux de participation exceptionnel aux deux tours de l’élection présidentielle qui n’avait plus été atteint depuis 20 ans et qui s’approche du record de 1974 (87 %). Associée au résultat du scrutin, cette forte participation place Nicolas Sarkozy, élu avec 53 % des voix, parmi les Présidents les mieux élus de la Vème République. Mais par-delà le succès électoral du candidat élu, c’est sur ce phénomène de la participation, qui a surpris et été accueilli, à droite comme à gauche, comme une bonne nouvelle pour notre démocratie, qu’il convient de revenir. Quelles conclusions faut-il donc tirer, d’un point de vue de droit constitutionnel, d’une telle mobilisation électorale ?

D’abord un regain d’intérêt pour la vie civique. Du fait des inscriptions massives sur les listes électorales, jamais autant de français ne s’étaient rendus aux urnes. Cet élan civique marque une volonté des citoyens de faire à nouveau usage de leur droit de vote pour faire entendre leur voix. Echo des manifestations qui ont secoué le pays ces dernières années — lors de la crise du CPE ou de celle des banlieues par exemple —, cette forte mobilisation électorale, encouragée notamment par diverses associations, est le symbole d’une réappropriation par les citoyens de la démocratie comme moyen d’expression, qui légitime rétroactivement leurs différentes revendications. Car voter, c’est participer à la vie démocratique et agir sur la vie de la cité. En bref, c’est une certaine manière d’exister en tant que citoyen. En ce sens, l’acte de voter constitue un devoir essentiel pour tout citoyen qui aspire à être un usager non plus passif mais actif dans la vie publique.

Ensuite, un regain d’intérêt pour la chose publique. L’engouement ressenti pendant toute la campagne présidentielle, mesuré à l’aune des taux d’audience enregistrés lors des multiples débats télévisuels, s’est traduit par le nombre exceptionnellement élevé de votants. Faisant suite au 21 avril 2002 (plus fort taux d’abstention lors du premier tour d’une élection présidentielle), cette mobilisation massive a éloigné l’idée de la désaffection des citoyens pour la politique. Elle est bien au contraire le signe que les citoyens s’y intéressent. Elle cristallise bien évidemment les espoirs et les attentes immenses vis-à-vis du politique. Mais elle est surtout et avant tout le signe d’une envie de contribuer aux décisions publiques. Parce que le vote est sans aucun doute le meilleur moyen de peser réellement sur les choix des gouvernants dans une démocratie représentative comme la nôtre. En donnant la légitimité démocratique nécessaire aux représentants du peuple qui agiront ensuite en son nom.

Enfin, faut-il aussi y voir un attachement pour le système institutionnel actuel ? Cette question, qui mérite d’être posée, semble pouvoir accueillir au moins deux réponses à tout le moins différentes, voire totalement opposées…Il convient donc de faire preuve d’une certaine prudence dans l’interprétation de la participation à une élection donnée et du lien qu’elle peut entretenir avec l’attachement des citoyens au mode d’élection, et plus largement, au système institutionnel dans son ensemble. A ce sujet, l’opinion qui semble la plus répandue est celle selon laquelle cette participation serait incontestablement le signe de l’attachement des français au  système de l’élection du Président de la République au suffrage universel direct. En effet, ce mode de désignation du Président sous la Vème République , adopté par référendum en 1962, serait, par sa nature même, populaire en ce qu’il crée une relation directe entre la figure présidentielle et le peuple lui-même. Ce qui explique que le taux de participation à l’élection présidentielle soit, en règle générale, plus élevé que celui enregistré lors d’autres élections. C’est également un des éléments caractéristiques de la présidentialisation du régime qui a été renforcée, au nom du rétablissement de l’ordre logique des élections et de la stabilité des institutions, par l’inversion du calendrier électoral lequel consacre la prééminence de l’institution présidentielle sur les assemblées. La forte participation serait ainsi le témoignage d’un attachement au système existant en tant que garantie d’ordre et de stabilité pour nos institutions. Cette interprétation serait corroborée par le résultat de l’élection, c’est-à-dire par le succès du candidat Nicolas Sarkozy qui a affirmé ne pas souhaiter changer de Constitution mais vouloir accentuer la pratique présidentialiste du régime. Or, une autre interprétation de la participation, moins souvent exposée mais néanmoins tout aussi justifiée, doit être envisagée. Si le taux de participation peut être lié à une prise de conscience collective de l’enjeu du scrutin présidentiel pour la vie politique dans le cadre du fonctionnement de nos institutions, il n’en signifie pas pour autant un attachement profond des citoyens au système institutionnel actuel. Au contraire, il témoignerait d’une envie des citoyens d’être davantage associés au processus de décision. Or, nombre de constitutionnalistes constatent que cette demande ne semble pas pouvoir être pleinement satisfaite dans notre démocratie telle qu’elle fonctionne aujourd’hui. C'est-à-dire une démocratie sans représentation des « petites » formations politiques à l’Assemblée, une démocratie sans véritable débat au Parlement, une démocratie sans réelle responsabilité du Président, une démocratie sans initiative populaire pour proposer l’adoption d’une loi par le Parlement ou par référendum… Ainsi, la forte mobilisation des citoyens à cette élection présidentielle, loin de témoigner d’un attachement particulier au système actuel, pourrait être le signe d’une « demande » de davantage de débat sur ces sujets pendant la campagne présidentielle mais aussi en dehors des périodes électorales. En témoignent certaines propositions avancées par le nouveau Président de la République , telles que la discussion sur l’introduction d’une dose de proportionnelle à l’Assemblée Nationale ou au Sénat, la limitation à deux mandats présidentiels successifs, la possibilité pour le Président de s’expliquer devant le Parlement ainsi que la limitation de son pouvoir de nomination, la concession de la présidence de la commission des finances à un membre de l’opposition, la possibilité de proposer le vote d’une loi par 10 % du corps électoral…Reste à savoir si ces propositions seront réalisées et permettront le changement démocratique qui semblerait ainsi signifié par la participation massive des citoyens lors de cette élection présidentielle.

 

 

 


Fanny Malhiere

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ALEX57 06/11/2013 01:27

Je ne pense pas que l'on peut utiliser comme maitre-étalon l'élection présidentielle, meme si elle a toujours été l'élection-reine, par la personnalisation qu'elle implique et les personnalités des
prétendants. Les pouvoirs constitutionnels du président combinés à la consultation directe par le suffrage universel font que la population comprend que sa volonté peut se manifester de façon
optimale à cette échéance. Cette focalisation sur un Elu Supreme, décrit comme un véritable monarque républicain, permettant de donner un caractère plébiscitaire, avec une portée maximale, à ce
scrutin assimilé à une procédure quasi-référendaire dont le peuple est sevré en temps normal.

La preuve inverse étant rituellement fournie par le scrutin consubstantiellement déprécié par une Assemblée Européenne croupion, réduite au role d'une Chambre d'Enregistrement, qui polarise à
chaque consultation, à la fois les sentiments protestataires des votants souhaitant sanctionnés les pouvoirs en place, dont l'Etat de Grace est passée; mais aussi les taux d'abstention records liés
à la faiblesse politique de cette institution. Sachant que sa fonction symbolique ne risque aucunement d'interférer sur la composition et les choix fondamentaux des gouvernants, nationaux et
européens, ses élus étant perçus comme ayant un statut honorifique, avec une majorité Centriste immuable, partagée entre DC/SD.

C'est donc la que réside le point d'équilibre sociologique discriminant le degré d'implication de l'électorat qui use de dérivatifs, concentrant son poids dans le premier cas, et canalisant sa
contestation dans le second. Cette froide instinctivité-réflexe n'ayant que peu à voir avec une supposée, et faussement vantée par la classe politique soucieuse de triomphalisme auto-satisfaite,
avec un quelconque sentimentalisme constitutionnaliste.

L'étude récente de Lilian MATHIEU l'illustre à propos. La démocratie protestataire. Mouvements sociaux et politique en France aujourd'hui. Presses de Sciences Politiques.

En témoigne aussi le livre collectif sous la direction de Fabienne GREFFET. Continuer la lutte.com. Les partis politiques sur le Web, chez le meme éditeur.

La désaffection en terme de militants, comme pour les syndicats, reflétant cette désaffection chronique de la République réduite à la Démocratie Libérale.

Yacine K 17/06/2007 01:13

Oui, la question posée est très importante. En effet, si l'on considère que la Ve République est à réformer profondément, la réplique de Nicolas Sarkozy à Ségolène Royal à propos de la VIe République (on pense à toute réformes institutionnelles quelle qu'elle soit) qui serait une abhération vu le taux de participation du premier tour des présidentiels peut interloquer. En effet, cela implique réalistement deux solutions, n'est-ce pas ? Si l'on se place dans ce cas de figure où la République doit se transformer pour éviter certaines dérives comme la personalisation du pouvoir, le fait majoritaire écrasant, etc. Soit Nicolas Sarkozy a raison (les institutions telles qu'elles sont sont légitimées) et ce sera avec Nicolas Sarkozy qu'il faudra convaincre, persuader de la necessité des réformes insstitutionelles. Soit l'on considère que le taux de participation est un syndrôme du désordre institutionnel (personalisation du pouvoir, peoplisation, etc.) et alors l'on doit proposer les réfores institutionelles contre Nicolas Sarkozy.
Je pense que l'auteur de ce post, use de trop de la méthode qué, même si jaime moi aussi à penser que le taux de participation ne légitime pas l'immobilisme des institutions en plus de la victoire des NS.

Lucille 30/05/2007 23:12

Tout à fait d'accord avec Sophie (?)
j'y vois plutôt un regain des citoyens pour la star attitude, les grands meetings paillettes et les personnes plus que les idées.
La démocratie est muette. Jusqu'à quand?

Sophie 30/05/2007 23:06

Et si cette forte participation n'était que la confirmation que la société française est tombée bien bas, dans le populisme ?

La vulgarisation par et pour les médias est devenu si importante que la communication prend le pas sur toutes les positions sur le fond.

De plus, pour faire une comparaison afin de préciser ma pensée : la star académie est un programme qui propose des chanteurs au moins médiocre et des milliers de personnes envoient des sms pour voter.

Et si l'élection présidentielle était la star academie de l'Elysée ? Le populisme vise la masse, voire "la majorité silencieuse", la méthode a trouvé son maître... (cela n'enlève rien au vide idéologique et la simple stratégie plutôt nulle d'ailleurs de la campagne de Royal)

somni 29/05/2007 11:43

A mon sens, il est quelque peu compliqué d'attribuer à cette participation exceptionnelle un sens univoque, comme celui d'un attachement important aux institutions, compte tenu des motivations bien diverses des votes. Si le vote est une opération individuelle, son agrégation par l'interprétation reste une construction politique sujette à controverses, mais qui peut être éclairé par les études électorales. A l'inverse, si l'on peut s'accorder sur une des significations possibles de ce scrutin, à savoir une demande de participation, il ne faudrait pas en déduire automatiquement que cela ne traduit pas un attachement aux institutions, sous prétexte que nous pensons (à juste titre)que ces institutions ne permettent pas de satisfaire correctement cette demande. En clair, il peut y avoir des contradictions importantes traversant les corps électoral (voire même les électeurs pris individuellement)ou en tous les cas que nous percevons comme telles.