
Le domaine du droit constitutionnel demeure évidemment ouvert à l’interrogation philosophique. Surtout au moment d’une élection présidentielle à l’occasion de laquelle, normalement, se confrontent des projets de société qui intéressent le champ de la pensée et des idées constitutionnelles. Ainsi en est-il de l’élection du 6 mai 2007 qui consacre la victoire des valeurs sur les principes. Par-delà l’incontestable succès électoral de Nicolas Sarkozy, l’histoire retiendra de cette date le souvenir d’un tournant qu’il est permis de regarder comme la figure inversée du 10 mai 1981. « Décomplexée », la droite conservatrice et libérale aurait convaincu la majorité des français, vingt-cinq ans après les expériences entamées par Reagan aux Etats-Unis, Thatcher au Royaume-Uni et Kohl en Allemagne, de renoncer à l’exception de leur modèle étatique et social pour adapter le pays aux exigences de la mondialisation et du libéralisme économique. Si une telle hypothèse s’avérait juste, elle ne permettrait plus d’interpréter l’échec du référendum du 29 mai 2005 sur l’Europe comme la traduction d’une revendication anti-libérale mais plutôt comme le signe d’un réflexe identitaire. Je laisse aux économistes et aux spécialistes des questions européennes et internationales le soin d’en discuter et je voudrais me placer sur le terrain idéologique qui nous dévoile une réalité bien fascinante.
S’il me semble en effet que ce triomphe électoral assure aux valeurs une victoire sur les principes, c’est que dans le vocabulaire philosophique, tandis que les valeurs sont dites « morales », les principes sont réputés « rationnels » selon une distinction qui recoupe, entre les premières et les seconds, la frontière entre la droite et la gauche. Pour le comprendre, il convient de faire retour sur quelques fondamentaux historiques : la Révolution de 1789 a gravé dans le marbre juridique, au nom de la Raison moderne, un certain nombre de principes parmi lesquels on retiendra essentiellement l’égalité et la liberté. Beaucoup plus tard, dans le prolongement idéologique de cette modernité, un grand sociologue allemand, Max Weber, nous apprendra que la Raison est incapable d’effectuer le moindre arbitrage entre les valeurs et que seule la force – numérique en démocratie – peut s’y employer. Où l’on voit qu’en proscrivant, au nom de la Raison, toute hiérarchie entre les valeurs, un tel relativisme honore les principes d’égalité et de liberté : parce que les valeurs sont d’égale valeur, chacun peut librement revendiquer le droit de vivre selon son propre système de valeurs. Mai 68, que le candidat vainqueur de l’élection a dit vouloir « liquider », n’est alors rien d’autre que l’exacerbation et l’aboutissement naturels de ce nivellement axiologique : puisque tout se vaut, il est rationnel d’interdire d’interdire. En d’autres termes, et c’est le reproche régulièrement adressé à la gauche en général et à l’héritage de Mai 68 en particulier, la Raison péjorativement qualifiée de « pensée unique » commande l’immobilisme idéologique. Tandis que la rupture consisterait à re-hiérarchiser les valeurs, la garde et le respect des principes s’y opposeraient. Les principes juridiques se présenteraient comme des freins à toute volonté politique de redéfinition des valeurs.
Deux exemples tirés du débat électoral en offrent l’illustration. C’est au nom des valeurs de la famille et du lien sacré entre les parents et les enfants que Nicolas Sarkozy propose de supprimer les droits de succession au risque de se heurter, lorsqu’il mettra en œuvre la réforme, au principe d’égalité en vertu duquel la Raison nous rappelle, par la voix de Figaro dans la pièce de Beaumarchais, qu’un héritier n’a jamais pris la peine que de naître. De même, à rebours de son prédécesseur qui avait refusé de faire figurer la référence aux « valeurs chrétiennes » dans le traité constitutionnel européen, le nouveau Président de la République ne comprend pas qu’on puisse « contester que l’Europe ait des racines chrétiennes » et pourrait alors en exiger la mention dans un traité simplifié auquel est susceptible d’être opposé le principe de laïcité qui est une déclinaison, sur le terrain de la question politico-religieuse, des principes rationnels d’égalité et de liberté. Il est intéressant de se demander si le Conseil constitutionnel, s’érigeant en gardien des principes délibérément indifférent aux valeurs entre lesquelles il refuse d’instaurer, comme nous l’enseigna Georges Vedel, la moindre ébauche de gradation, sera disposé à se dresser contre cette re-hiérarchisation.
Quoi qu’il en soit, force est d’admettre que toute l’habileté de Nicolas Sarkozy, en axant sa campagne sur les valeurs, est d’avoir inversé le rapport que l’histoire établissait depuis le XIXème siècle entre une droite où campait le parti de l’ordre et une gauche où évoluait celui du mouvement. En faisant exploser le statu quo dans lequel la Raison et les principes figeaient les valeurs et les tenaient à égale distance les unes des autres jusqu’à ce que la révolution de mai 68 se charge de les dissoudre, le candidat élu a réussi à donner le sentiment d’être à l’avant-garde du débat idéologique en exhumant ces valeurs qu’il s’est lui-même chargé de mettre en perspective au point d’entraîner, dans son propre sillage, sa concurrente de gauche sur le créneau des valeurs « travail », « nation », « autorité », « mérite » ou « récompense ». Tout se passe comme si l’on assistait à une « révolution » conservatrice dont le moteur agirait de telle manière que la Raison, par définition austère et sur laquelle reposent les principes, cesse de réfréner le mouvement qu’imprime l’élan irrationnel, par définition plus exaltant, d’une politique par laquelle s’affirment des valeurs. Que l’on se réjouisse ou non de ce tournant idéologique, je crois qu’il ne peut laisser personne indifférent.
Alexandre Viala
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