Jeudi 19 avril 2007

Il y a sans doute un grand absent de ces élections. Non pas un éventuel candidat providentiel, mais un débat oublié : celui de la cohabitation. Curieux oubli que celui d’un débat pourtant essentiel pour l’avenir de nos institutions. Encore que dans les faits, la cohabitation pourrait bien se rappeler à notre bon souvenir dès la fin de ce mois de juin. Un Président d’un bord, et une Assemblée d’un autre bord, et cela malgré les efforts déployés il y a déjà plus de 6 ans pour éviter qu’un tel scénario ne se répète à nouveau. Malgré aussi les mises en garde d’une large partie de la doctrine juridique sur cette fausse bonne idée que représentait le quinquennat dit « sec ». Quelles seraient alors les solutions si, au sortir de ces deux élections, il y avait deux majorités opposées ?

 - La première serait de faire « comme avant ». C'est-à-dire de considérer que le dernier en date est le plus légitime à gouverner. Et il suffirait d’examiner le calendrier pour constater sans mal que l’élection la plus récente est bien celle des députés. Comme ce fut déjà le cas lors des précédentes cohabitations, en 1986, en 1993 et en 1997. Autrement dit, on ne modifie pas le système actuel.

 - Mais voilà, et c’est la deuxième solution, ce système basé sur l’idée de légitimité « temporelle » — le dernier en date est le plus légitime — ne pourra pas être véritablement satisfaisant puisque, justement, les élections seront à ce point rapprochées, qu’il serait pour le moins artificiel de prétendre que l’élection parlementaire s’appuie sur un soutien plus « frais » du peuple français. Il faudrait donc s’en remettre à un autre élément. Alors pourquoi ne pas dire que le plus légitime n’est pas le plus récent, mais celui qui jouit du titre le plus élevé dans la Constitution. Il n’y aurait donc plus de légitimité « temporelle », mais une légitimité basée sur la fonction, une légitimité « fonctionnelle ». Dans ce cas, encore faudrait-il déterminer qui, du Président ou du Premier ministre, serait l’acteur bénéficiant de la plus haute « autorité » au regard de notre texte et de nos habitudes constitutionnels. En toute vraisemblance, il s’agirait du Président. Et se profilerait alors un système original ou, quelle que soit la couleur majoritaire à l’Assemblée, le Président conserverait en totalité les rênes de l’exécutif. Problème : comment concilier un exécutif d’un bord et un législatif d’un autre bord sans que la relation ne soit vouée à l’affrontement ?

 - Troisième solution donc : en cas de cohabitation, c’est au Souverain de départager. C'est-à-dire le peuple. Une élection pour la droite, une élection pour la gauche, et le peuple qui trancherait en faveur de l’un ou de l’autre. Reste à savoir comment. Soit par le biais d’une nouvelle élection parlementaire après qu’une dissolution ait été prononcée par le Président, un peu à la manière de 1877. Soit encore à la suite d’une démission du Président lui-même, ce qui impliquerait une nouvelle élection présidentielle. Soit enfin par le biais d’un référendum dont il faudrait encore déterminer et la faisabilité et le contenu. Dans tous les cas, le recours au peuple pour trancher cette situation inédite, s’il n’est en rien un remède idéal, aurait à tout le moins le mérite d’être démocratique. Et donc accepté. Quel que soit le résultat car, après tout, en l’état de notre Constitution actuelle, les électeurs pourraient bien décider de reconduire indéfiniment la cohabitation…

 - Dernière solution : ne rien faire, ne rien dire, et espérer que les Français ne fassent pas preuve de trop de versatilité entre l’élection de mai et celle de juin. Le silence en somme.

 De toutes ces solutions, seule la dernière est véritablement mauvaise. Le pire en matière de cohabitation, c’est justement de ne pas en parler, et de laisser le hasard régler la question au rythme des prochaines élections. Autrement dit : si on se s’occupe pas de la cohabitation, c’est certain, elle s’occupera de nous !

 

  Julien Bonnet 

par Webmaster publié dans :
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Commentaires

Bravo pour cette initiative.
Je suivrai l'évolution de ce blog ... bien entendu. Peux-t-on s'inscrire à une liste de diffusion ?
Sylvie TORCOL
commentaire n° : 1 posté par : TORCOL le: 19/04/2007 17:29:12
Je suis tout à fait d'accord avec l'analyse ici formulée.Un regret, c'est qu'elle est assez désincarnée.Or, la politique comme le droit politique par excellence qu'est le droit constitutionnel, sont des produits sociaux donc humains.Aussi, pourquoi ne pas préciser davantage le scénario.A première vue, une cohabitation ne serait possible que dans le cas où François Bayrou serait élu président de la République.Il y a fort à parier, dans ce cas de figure, que la chambre basse soit investie par une majorité (même relative) de gauche (PS, PC, Verts).Toutefois, il n'est pas certain que le Premier ministre (de gauche) qui sera nommé refusera de gouverner avec un président de centre droit: un Strauss-Kahn ou un Rocard, pour ne citer que ceux-là seraient tout à fait envisageables.La seule inconnue serait le degré d'instabilité ou de constance de la majorité parlementaire pendant toute la durée du mandat présidentiel.Sauf à réviser préalablement la Constitution et à supprimer l'article 49 alinéa 2, les combinaisons parlementaires autant que les possibilités d'obstruction (refus de siéger, saisines du Conseil constitutionnel, motions de procédure, etc.), on se retrouverait face à une cohabitation d'un nouveau type, qui n'aurait aucun des avantages du parlementarisme rationalisé de la Vème République, et tous les inconvénients du parlementarisme débridé de la IV ou de la III République.Car, ce que l'on oublie, c'est que M. Bayrou, tout en prétendant écarter le clivage "droite-gauche", crée, en définitive, les conditions de son ingouvernabilité.En effet, et c'est le paradoxe de sa doctrine, il faudrait qu'il institue un véritable régime présidentiel, à l'américaine, en coupant tout lien avec le parlementarisme moniste qu'il souhaiterait, pourtant, renforcer.En d'autres termes, M. Bayrou (qui plaide pour la création d'un véritable parti du centre, un Parti démocrate) est loin de rompre avec la logique multipartisane à la française qui pourrait être efficacement cassée par une présidentialisation franche du régime.
Mais le scénario d'une cohabitation, d'un type plus classique, de celui que vous avez décrit dans votre note, serait celui où Nicolas Sarkozy serait élu avec une majorité du type, 50,5% ou 51%. Dans cette hypothèse, il y a de fortes chances que la majorité à la chambre ne soit pas massivement de la même couleur politique que le président nouvellement élu.
Tout est possible en politique, même l'improbable et le droit a souvent un train de retard, condamné qu'il est à entériner une situation avec laquelle il devra s'accommoder.
commentaire n° : 2 posté par : masque de fer le: 19/04/2007 18:22:35
@ Sylvie TORCOL : pour la liste de diffusion, une inscription à la newsletter vient d'être ouverte.
commentaire n° : 3 posté par : Webmaster (site web) le: 19/04/2007 20:59:22
Un grand bravo pour le CERCOP,

Sur l'article.
L'auteur raisonne essentiellement en terme de légitimité pour gouverner. Il est vrai que le programme des candidats est un programme de gouvernance, à tel point qu'il semble parfois manquer de "hauteur".

Il est vrai également qu'une cohabitation ne peut être écartée tant le choix des français apparaît indécis.

La question de la légitimité est donc... légitime. Mais elle ne se justifie que parce que juridiquement le président élu n'a pas les moyens de gouverner. S'il le fait, c'est contra legem; il doit donc avoir la légitimité de ne pas respecter la règle de droit.

Le conflit de légitimité est-il juridiquement regrettable ? Non, une cohabitation imposerait, tout simplement, d'appliquer à la lettre la Constitution. Juridiquement, la cohabitation serait donc souhaitable. D'ailleurs, je pense qu'inévitablement, les partis qui auront perdus ces premières élections feront campagne sur le thème de la cohabitation pour dire aux français que tout est encore possible car, selon l'article 21 de la Constitution, celui qui gouverne est le chef du gouvernement, et non le président de la République.

Quel rôle donner alors au président de la République? Le vrai, le sien, peut-être le seul dans un régime parlementaire : de régulateur, d'observateur de la vie des français, de gardien de la Constitution, oserait-on dire de "sage".

Donner au Président ce rôle, rendrait aux partis politiques le leur, notamment aux petits partis, ceux qui n'ont aucune chance d'avoir un président élu, mais qui représentent un certains nombre de français et dont au moins certaines idées méritent d'être défendues. En effet, actuellement, ils doivent faire campagne aux "présidentielles" uniquement pour rester dans la course aux "législatives".

Est-ce politiquement souhaitable ? Cette solution répondrait à, je pense, au moins une volonté des français. Celle d'avoir comme président quelqu'un qui rassure dans la mesure où il ne bousculera pas "trop" les institutions (mariage...), car il n'a pas juridiquement les pouvoirs de le faire. A l'inverse, le chef du gouvernement peut le faire. Mais lui, contrairement au président, est responsable devant l'assemblée et donc peut être, juridiquement, contrait à se démettre. N'est-ce pas là également rendre au Parlement son rôle?

Est-ce un retour à la IVème République?

C'est cela sans doute l'enjeu principal de ces élections. Elles pourraient être une chance donnée aux gouvernants de changer leur manière de gouverner: en finir avec la logique de rupture, d'affrontement et s'inscrire dans une logique de discussion, de débat de démocratie continue dans un Etat de droit.

La légitimité électorale coïnciderait ainsi avec la légitimité juridique.
commentaire n° : 4 posté par : Thomas Meindl le: 20/04/2007 08:47:28
"Ce que nous appelons le hasard n'est et ne peut être que la cause ignorée d'un effet connu" affirmait Voltaire dans le Dictionnaire philosophique. Cette situation où l'Assemblée nationale et un Président de la République est renouvelée dans la même année n'est pas inédite dans l'histoire de la Vème République. En effet, M. Mitterrand, nouvellement élu en 1981 et 1988, a prononcé à chaque début de mandat la dissolution de l'Assemblée nationale. Dans chaque cas, les électeurs lui ont apporté une majorité à l'Assemblée nationale afin qu'il puisse appliquer le programme sur lequel il a été élu. Bien que les élections législatives aient été provoquées en 1981 et 1988, le scénario est identique à celui de 2007 c'est à dire désigner, dans la foulée, un Président de la République puis des députés. En 1986, 1993 et 1997, la situation s'avère différente car le peuple est venu sanctionner la politique menée par l'exécutif. Ainsi, Le peuple semble exprimer des choix cohérents c'est à dire offrir une majorité à un Président nouvellement élu afin qu'il applique son programme, ou lui refuser si sa politique ne lui convient plus.
Il convient donc d'espérer que le peuple soit cohérent dans ses choix en 2007 comme il l'a été en 1981 et 1988 afin que la part du hasard soit particulièrement écartée.

La cohabitation n'est pas un "débat oublié" mais occultée. En effet, les candidats à l'élection présidentielle n'ont aucun intérêt à s'avancer sur la nécessité d'obtenir une majorité de leur couleur politique à l'assemblée nationale car cela dévaloriserait l'importance de l'élection présidentielle et donc la légitimité du futur président. Il est donc nécessaire de se consacrer uniquement à l'élection présidentielle afin de s'assurer qu'elle reste l'élection majeure permettant de désigner "la clé de voute" des institutions de la Vème République. Une fois élu, le Président pourra espérer que les électeurs lui apportent une majorité à l'Assemblée sur son "nom" afin qu'il puisse bénéficier d'une légitimité supérieure à celle de l'Assemblée (qui en quelque sorte lui serait redevable). Par conséquent, le débat de la cohabitation ne s'avèrerait pas oublié par les candidats mais occulté afin de préserver la légitimité de la fonction présidentielle à laquelle ils aspirent. Ce phénomène de "préservation de la fonction présidentielle" a pu être constaté par l'attitude de certains premiers ministres comme M. Balladur ou M. Chirac qui ne se sont pas opposés à certaines pratiques présidentielles par volonté de ne pas altérer une fonction présidentielle qu'ils convoitaient(épisodes des ordonnances ou refus de sessions extraordinaires par exemple).

Enfin, en cas de cohabitation, la possibilité d'une crise entre un Président ne désirant pas seulement "inaugurer les chrysanthèmes" et le Parlement n'est pas à exclure. La seule solution semble le recours au peuple afin que, comme en 1877 et en 1962, il puisse désigner l'organe bénéficiant d'une prépondérance sur l'autre.
commentaire n° : 5 posté par : florian le: 20/04/2007 10:08:10
Un grand merci au CERCOP pour cette splendide idée qui arrive au bon moment! Une présentation pratique, claire et ouverte à la discusion, si essentielle en cas de cohabitation.
commentaire n° : 6 posté par : Valérie Martinez le: 20/04/2007 10:15:39
Bravo pour cette initiative. Elle permettra enfin de débattre non seulement entre spécialistes mais également, comme c'est mon cas, avec des personnes impliquées en politique (professionnellement) et qui par conséquent auront la possibilité d'apporter un éclairage supplémentaire (cela va dans les deux sens d'ailleurs).

Amitiés à toute l'équipe !

Matey
commentaire n° : 7 posté par : Matey KARASSIMEONOV le: 20/04/2007 21:35:35
Bienvenue sur le Net!
le choix d'un blog collectif est excellent et permettra plus de dynamisme et de réactivité que ce que les maigres ressources individuelles ne permettent... et je parle en connaissance de cause !
Et le thème général s'annonce passionnant.
au plaisir de vous lire
cordialement
commentaire n° : 8 posté par : Diane Roman (site web) le: 21/04/2007 11:42:12
j'ai essayé de faire un trackback sur votre blog depuis le mien... En vain...
En voila un manuel !
http://dianeroman.free.fr/dotclear/index.php?2007/04/21/54-droit-constitution-net#co
commentaire n° : 9 posté par : Diane Roman (site web) le: 21/04/2007 12:11:58
De la part d'une ancien étudiant :
Excellente initiative que ce blog, dont je viens de prendre connaissance via celui de Diane Roman. Les premiers billets sont passionnants et les commentaires apportent une plus-value certaine.
Pour en venir au sujet de ce billet, effectivement, personne ne parle de la possibilité d'une nouvelle cohabitation, qui aurait plus de chance d'advenir en cas d'élection de F BAYROU. Vous avez donc particulièrement bien choisi le thème de votre premier billet. Et si on peut attendre du vote présidentiel un effet de levier aux législatives, il n'est pas certain qu'il se produise à chaque fois.
Bonne continuation
commentaire n° : 10 posté par : Sylvain MANYACH (site web) le: 22/04/2007 10:31:17
@ tous : de la part de toute l’équipe, merci pour vos encouragements.

@ Diane Roman : malheureusement le problème des trackbacks ne vient pas de chez nous mais du serveur (problème de spams).
commentaire n° : 11 posté par : Webmaster (site web) le: 22/04/2007 12:33:02
De mon modeste point de regard vaguement extérieur à la chose politique, je te répondrai: Surprise? pas vraiment. Illogisme? certainement

En quoi ce ne serait pas une surprise? Simplement, parce que la droite a préparé ses membres à toutes éventualités. Si la gauche est élue, la campagne interne à droite pour les législatives a débuté avant celle des présidentielles, du moins me semble-t-il. (Sinon pourquoi faire voter aux membres le projet législatif avant de choisir le candidat et son projet présidentiel?) Si la droite est élue, elle mobilise déjà ses troupes pour les législatives, alors que la gauche mise avant tout l'élection présidentielle.

Donc si le schéma d'une cohabitation devient réalité, ce n'est pas une réelle surprise mais plus un illogisme. (L'homme n'est pas toujours rationnel et raisonnable).

Et au final, ne serait-ce pas une nouvelle traduction du vote-sanction?....
commentaire n° : 12 posté par : Pauline le: 22/04/2007 12:39:27
Et si la cohabitation était déjà là ?

Je dois avouer un certain scepticisme sur l’éventualité d’un résultat des législatives contraire à celui du 6 mai. Cependant, le propre de la démocratie est de permettre toutes les innovations ! Surtout, ce débat est l’occasion de revenir sur ce qu’est la cohabitation et l’usage qui en est fait. A ce propos, la tendance est peut-être trop à se focaliser sur les relations Président-Premier ministre, à l’instar des traitements journalistiques. Il conviendrait peut-être de s’accorder sur ce que nous entendons, en droit, par le terme « cohabitation ». Pourrait ainsi être proposée une définition formelle, relativement neutre. La cohabitation serait alors une allocation contradictoire des pouvoirs aux formations politiques en compétition, voulue par le peuple.
Si cette définition est admise, l’hypothétique cohabitation qui résulterait du scrutin législatif de juin n’aura probablement rien de conflictuelle. Les deux majorités seront en effet issues d’une même volonté, pour ainsi dire tenues par le peuple qui aura souhaité les voir gouverner ensemble, cohabiter. Cette cohabitation ressemblerait donc à celle qu’ont connue Jacques Chirac et Lionel Jospin pendant 5 ans, soit une vie commune assez douce, du moins jusqu’à l’approche de la franche explication.
Cette définition ouvre sur une autre réflexion. Si la cohabitation est une allocation contradictoire de pouvoirs, alors elle n’est pas nécessairement horizontale, entre la majorité présidentielle et la majorité parlementaire. Elle peut aussi être verticale, conçue de manière plus girondine que jacobine. De fait, en 2002, les français ont accordé l’ensemble des pouvoirs centraux au parti du Président. Mais en 2004, ils ont octroyé la grande majorité des conseils territoriaux à l’opposition parlementaire, à l’occasion des régionales et cantonales. Ils ont ainsi organisé une cohabitation de type verticale. Et actuellement, nous connaissons donc une période de cohabitation qui trouvera peut-être son terme le 6 mai. Ou pas… mais se répètera certainement à l’avenir.
commentaire n° : 13 posté par : jérÎme favre le: 23/04/2007 21:14:51

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